Par Alex Lewis, kinésithérapeute, cofondateur et directeur pédagogique de l’EMKQ
Quand j’ai commencé à masser, il y a plus de trente ans, j’étais convaincu d’une chose : pour venir à bout d’une tension, il fallait appuyer. Et plus j’appuyais, mieux c’était. Cette conviction m’a valu une clientèle fidèle, mais aussi un corps fatigué.
Le piège de la pression profonde
Les gens venaient me voir justement parce que je travaillais en profondeur. Ma clientèle grandissait, mais mon énergie, elle, diminuait d’une semaine à l’autre. Je voyais aussi revenir les mêmes personnes avec les mêmes demandes. Une séance soulageait, puis la tension réapparaissait. Je tournais en rond.
Il m’a fallu des années et une formation spécialisée pour comprendre ce qui clochait : la plupart du temps, la tension ne disparaissait pas. Elle changeait simplement de place.
Avec le recul, un indice était là depuis le début. J’aimais beaucoup le palper-rouler et je portais attention à la mobilité de la peau par rapport aux couches plus profondes. Sans le savoir, je travaillais déjà le fascia, ce tissu qui se prolonge de la peau jusqu’aux structures les plus profondes du corps. Je n’avais simplement ni les mots ni les connaissances pour le reconnaître.
Un déclic venu de France
Le premier vrai déclic est arrivé pendant ma formation en massokinésithérapie, dans un cours donné par Frédérick Saint, massokinésithérapeute français. Il nous a présenté le fascia, ainsi que des techniques d’une douceur qui m’a d’abord rendu sceptique. Pour moi, un travail efficace passait forcément par la force.
J’ai tout de même essayé ces techniques, d’abord avec des clients qui toléraient mal la pression. Leur réaction m’a étonné. J’en ai élargi l’usage, séance après séance, jusqu’à ce qu’elles fassent partie de tout mon travail. Mes clients s’en portaient mieux et moi aussi : je finissais enfin mes journées sans être vidé.
Restait une question qui ne me lâchait pas : pourquoi est-ce que ça fonctionne?
Chercher à comprendre
Cette question m’a poussé à me former, encore et encore. À partir de 2001, une fois ma formation en kinésithérapie terminée, j’ai suivi des cours, des séminaires et des conférences sur les fascias et les tissus conjonctifs, un peu partout en Amérique du Nord et en Europe. J’accumulais tellement de nouvelles notions que ma pratique avait du mal à suivre.
Le Congrès international de la science du toucher (CIST), organisé par l’Institut Kiné-Concept en 2002 et en 2004, a été un moment marquant. J’y ai côtoyé des thérapeutes chevronnés et découvert plusieurs façons d’aborder le tissu conjonctif. Tout le monde partageait la même passion, mais chacun avait sa méthode. J’en suis ressorti avec une certitude : aucune approche ne détenait à elle seule toutes les réponses.
C’est de cette réflexion qu’est née la fasciathérapie intégrée. En réunissant ce que j’avais appris auprès de différents enseignants, j’ai bâti des cours de perfectionnement pour massothérapeutes, que j’ai longtemps donnés à l’Institut Kiné-Concept.
Le mot « intégrée » résume ma philosophie : plutôt que de choisir un camp, je voulais faire une place aux différentes écoles de pensée qui m’avaient formé. Un cours de finances suivi à l’université m’avait d’ailleurs marqué sur ce point : il n’existe jamais un seul modèle gagnant. Le corps humain ne fait pas exception.
La science comme boussole
Depuis mes débuts, les connaissances sur le fascia ont fait un bond considérable. La recherche décrit aujourd’hui beaucoup mieux ce tissu et les liens qu’il crée entre les différentes régions du corps. Chaque avancée nous aide à affiner nos gestes. Mes étudiantes et étudiants me le confirment souvent : comprendre le système fascial change leur façon de toucher.
Je vois la science comme une boussole plutôt que comme une ligne d’arrivée. On formule une hypothèse, on la met à l’épreuve, on ajuste. Même une hypothèse qui s’avère fausse fait avancer les choses. Au bout du compte, ce qui guide mon travail, c’est la recherche de résultats qui durent et la prévention.
Transmettre à l’EMKQ
L’enseignement et les conférences ont occupé une grande place dans mon parcours. C’est cette envie de transmettre qui m’a amené à cofonder l’École de Massothérapie et Kinésithérapie du Québec (EMKQ), à Brossard. J’y partage aujourd’hui avec la relève ce que plus de trente ans de pratique m’ont appris, notamment dans la formation continue en fasciathérapie intégrée.
Un mot de reconnaissance
Rien de tout cela n’aurait été possible sans celles et ceux qui ont exploré les fascias avant moi, souvent à contre-courant. Je remercie aussi les chercheurs qui font progresser nos connaissances, ainsi que les personnes qui m’ont fait confiance au fil des années. Leurs retours continuent de nourrir ma pratique.
Texte inspiré d’un article paru dans Le Massager, août 2016.